29.01.2012
La Poésie comme un vertige
«Entre les mots et la phrase, le poète n'est pas un pont,
mais la chute oblique du corps, parachuté dans le risque »
James Noël, le "poète-vitrier", est loin d'être un inconnu pour qui s'intéresse à la poésie contemporaine...
Révélé il y a six ans par son premier recueil : Poèmes à double tranchant/ Seul Le Baiser pour Muselière aux éditions Farandole, réédité chez le Chasseur Abstrait, il a ensuite publié deux recueils considérables : Le Sang Visible du Vitrier aux Éditions Vents d'Ailleurs et Les Poings chauffés à blanc aux Éditions Bruno Doucey. Les titres de ses recueils sont déjà un indice de la créativité de James Noël, de son sens de l'image et de cette faculté presque insolente à composer un univers sémantique singulier, qui opère par glissements de sens, par associations inédites et par contrastes. L'insolence dont nous parlons n'est évidement pas une désinvolture, encore moins une facilité, elle est cette conviction nécessaire à toute création authentique, cette façon d'avancer dans la phrase avec fougue et constance.
« Écrire suppose un sens poussé de la mort et une libido d'enfant de chœur pour parvenir à pencher son corps, à mettre ses cheveux dans le feu, rien que pour dévoiler, voire liquider sa pensée dans le froid du monde »
Kana Sutra, paru chez Vents d'Ailleurs, marque à la fois une continuité dans la démarche d'écriture du poète, tout en esquissant de nouveaux possibles, de nouvelles formes en gésine, que l'auteur haïtien déploie avec l'aisance d'un pécheur d'ombre en eaux troubles. Nous pourrions parler de la foisonnante littérature haïtienne, des hauts démiurges qui firent et font toujours la gloire de l'île, mais cela nous semble superfétatoire ; assigner une identité à un poète de la trempe de James Noël, c'est d'une certaine façon le circonscrire, l'enferrer dans un espace-temps que sa poésie ne cesse de faire voler en éclat.
« Rage des pôles. Moi, quand on me parle de sud, je perds le nord. »
James Noël est haïtien, son passeport le confirme, son accent aux reflets de cannes mûres ne le dément pas, mais le poète est un plieur de méridien, un mangeur de latitudes insatiable, un voyageur qui même immobile semble prêt à s'amarrer à des continents imaginaires. Kana Sutra est la somme poétique d'années d'errance consenties, de voyages autour du monde, de Nouvelle Calédonie aux montagnes d'Ardèche, comme le dit magnifiquement le poète, c'est : « le livre stable d'un intranqu'île »
« Chaque grain de sable a son étoile, toute voile est étrangère aux idées arrêtées des ports, des continents ».
James Noël peut dérouter, avec son lyrisme tout terrain, son style flamboyant de dandy de grand chemin et sa manière de se jouer de la langue française comme un contrebandier. Tant mieux. Il faut dérouter, dévier les trajectoires, ruer dans les brancards même, c'est une question de survie, une question générationnelle. Il s'agit pour la nouvelle génération de poètes d'expression française dont James Noël est l'un des indéniables fers de lance, d'affirmer que la flamme de la poésie n'est pas seulement une bougie d'apparat, un cierge de circonstance, mais qu'elle peut encore brûler, mettre les chairs à vif et embraser les cœurs.
« La poésie est une marée noire.
C'est par impossible divorce que des mains la prennent comme voile blanc de mariée »
Il y a dans Kana Sutra des passages pouvant s'apparenter à des aphorismes, des méditations sur le sens de l'écriture, sur la mort, sur l'amour. Pour les lecteurs attentifs de James Noël, ces incises en prose poétique intégrant une dimension philosophique ne sont pas nouveaux, mais dans Kana Sutra, ce besoin d'exprimer le monde se fait plus présent ; sans doute la chape grise des gravats, les linceuls par milliers que James Noel a vu après le séisme, peuvent expliquer cette intimation à témoigner, à prendre le temps d'extirper ce qui est de l'ordre de l'essentiel de ce qui s'effrite dans le vide…
Parfois en lisant les sentences poétiques du Kana Sutra l'on ne peut s'empêcher de penser à René Char. Comme chez l'auteur des Feuillets d'Hypnos, la vérité est d'abord la vérité du corps, de l'expérience, du vécu, à l'opposé d'une pensée péremptoire plaquée de force sur la vie. Chez James Noël, l'humour — qui reconnaissons le, n'est pas le fort de René Char — vient constamment taquiner la sagesse, chatouiller le menton de la mort elle-même. Ainsi ce poème remarquable « Repérez les toboggans » qui évoque dans sa terrible lucidité certains textes de Ghérasim Lucas :
« hôtesse
hôtesse
passez-moi ma langue colorée de perruche
hôtesse dites au pilote de ralentir vu que le grand froid qui est dehors
le grand froid de la mort
nous arrive jusqu'aux os »
Ghérasim Lucas, René Char... N'en déduisons pas que désormais James Noël joue dans la cour des grands, en réalité, cela fait longtemps qu'il a sauté le mur du préau et qu'il apprend à l'école de la poésie buissonnière. C'est sans doute ce qui déstabilise d'ailleurs à la lecture de ce recueil, cette impression de ne pouvoir rattacher la poésie de James Noël à aucune école, et pourtant d'avoir affaire à un érudit ayant digéré les grands textes du siècle. Il est cependant un auteur, outre Aimé Césaire, auquel James Noël rend hommage, en filigrane dans plusieurs textes du Kana Sutra, c'est Davertige, alias Villard Denis, peintre et poète haïtien, dont la violence et la grâce sont partagées par notre poète-vitrier. « Omabarigore » cette ville mystérieuse née de l'imaginaire de Davertige s'inscrit au fil des pages du "Kana Sutra" comme une cartographie secrète, l'Eldorado des poètes et des amants.
Pour clore le recueil James Noel nous offre un texte superbe, presque un livre dans le livre : Toutes ces villes qui se trompent de trottoir. Ce poème d'un seul souffle, bousculé par une langue chaotique et lumineuse, revient sur l'horreur du séisme et sur la vie après le désastre. Pas d'atermoiements, ni de sensibleries, les violons de James Noël sont crissants et rejettent « l'humanitaire comme un crime contre l'humanité ». Ce texte est un oratorio bouleversant qui semble signer la réconciliation d'un homme et d'une terre.
« Je viens de toutes les Afriques divisées.
Additionnées. Multipliées. Agglutinées »
L'Afrique pour la première fois apparaît dans un texte de l'auteur haïtien et c'est une Afrique plurielle, une multiplicité en devenir. Il faut souligner, enfin, la préface magistrale d'Ananda Devi et le travail soigné des éditions Vents d'Ailleurs dans le choix du papier et de la reliure.
Il est des ouvrages dont l'exigence constitue une objurgation à lire, autant qu'une invitation à rêver. Lire, cela peut paraître évident, en fait cela requiert une capacité à saisir au vol des nuées de signes, parfois contradictoires, souvent énigmatiques et à les déchiffrer avec la netteté d'une migration d'oiseaux dans un ciel de traine.
Kana Sutra est un livre important ; ne nous dispersons pas en superlatifs, un livre important est en soi un événement. L'importance de ce recueil ne se mesure pas à l'aune d'un prix le récompensant, ni à son tirage, ni au nombre d'exemplaire vendus — ces paramètres d'évaluations ne sont plus depuis longtemps ceux de la poésie — mais à la qualité intrinsèque de l'ouvrage, à son évidente beauté et à ce qu'il nous oblige à revoir nos critères littéraires, à les réévaluer.
Kana Sutra apporte la preuve tangible, sensible, que la poésie est indispensable au règne littéraire, comme nous dirions au règne animal ou végétal.
« Ma main a pris de la veine
sa proximité avec les mots
s'opère maintenant
par transfusion sanguine »
Julien Delmaire
texte d'abord paru dans la revue Cultures-sud
http://culturessud.com/contenu.php?id=568
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