29.06.2008
Tambour au bout du coeur
Par Yves Chemla
James Noël, Le Sang visible du vitrier, Montréal, les Éditions du CIDHICA, 2007
Reconnu par des écrivains de haute stature tels Castera et
Franketienne, ce dernier ne ménageant pas son éloge au "sel miraculeux
d'une aventure poétique féconde" , James Noël connaît rapidement un
succès populaire indéniable, notamment par le poème Bon nouvèl, mis en
musique par Wooly Saint Louis Jean , et traduit par Castera, qui chante
cette Haïti aux pieds nus et qui étonne les hommes et le monde, depuis
si longtemps, et aussi jouk lannwit kimen jou ("jusqu'à ce que la nuit
fasse mousser le jour"), en se dressant quand elle descend les rues
contre les forces de l'obscur. Le Sang visible du vitrier développe les
thèmes de la coupure et de la voix qui résiste au silence, face aux
forces déchargeant les "grands coups de cagoules" sur la foule, et
confrontée, dans le même temps à la "glue / des vingt-sept mille
kilomètres carrés de tourmente", cette terre qui résiste à "ne pas
trembler / sous la foulée des ombres folles". C'est bien la place du
poète qui est en jeu dans ce déchaînement de forces brutales comme de
configurations néfastes : la voix revendique cette place, même si elle
vient "de là / de ce non-lieu qui cherche lune / pour s'exhumer de son
point d'ombre". La prise de parole est sans hésitation, "je suis poète
(…)/ pour dire l'amour brisé aux vitres / le vieux temps mort sur un
pays / la nuit des temps d'années lumières". Assurance belle que celle
du poète, qui nous apparaît alors comme l'obligé de cette coulée de
mots qui lui parviennent et qu'il ne retient pas, les offrant à celles
et ceux qui les entendent résonner en eux, prendre sens dans cette
élaboration de l'intime qui recrée le sentiment d'appartenance, contre
les misères d'un quotidien en miettes. Il faut entendre James Noël dire
ses poèmes, et l'on surprend dans le regard de ses auditeurs que sa
parole étreint, "les gens de peu", pour reprendre l'expression de
Pierre Sansot, une lueur de reconnaissance mutuelle. Une telle réussite
vient sans doute de ceci, que le phrasé de James Noël allège la parole
de l'énigme, et se fait règle d'être dans le même temps à l'écoute des
autres et de soi.
Poésie directe, mais surtout travaillée, habile à débusquer les ratés
de la langue quotidienne, autoritaire jusqu'à l'absurde, traçant, par
exemple, dans un raccourci significatif les sens opposés du mot
"droit", si essentiel en Haïti, justement : "ce fou de pays / n'a
légalement droit / ce pays qui n'a pas droit à l'aurore / parce
qu'insoumis". L'image est progressivement saturée par les autres
figures de la ligne : les "larmes parallèles", le gratte-ciel
d'ordures, "les rafales" qui "raturent" la ville. À l'inverse, c'est le
monde des rondeurs, de "la compétence de tes seins à travailler la
souplesse / de l'avenir des mains", la précise attention des sens au
corps de l'autre, émise dans la parole de la séduction, un instant
jubilatoire, mais immédiatement cassée par l'irruption de la menace :
"j'aime t'embrasser / les yeux loués aux mains d'enfants / experts en
l'art d'effrayer la paix d'une colombe / qui voit venir la mort ailée /
depuis les bras ouverts des lance-pierres". Il faut sans cesse rappeler
le sens de la menace, comme dans l'hommage à Jacques Roche, journaliste
assassiné, ou bien à une fillette enlevée, violentée et à qui on a
crevé les yeux ("Le crime aveugle"). Il faut avoir présent sans
cesse à la conscience cette venue haïtienne depuis "un trou d'air", et
ce "non-lieu" qu'est ce pays "sans aile" –sauf sur son drapeau-, dont
les morts demeurent sans sépulture, notamment après le cyclone sur
Gonaïves, ce "vil bordel", auquel le monde n'a prêté que trop peu
d'attention. Il faut résister, mais aussi ne pas se payer d'illusions,
par une parole annonciatrice, seulement féconde de fausses espérances :
pas "de feintes de colibri blessé à mort", mais "une lampe / chaude
confidence / dans un fond caché de la mer", ou bien "la perspective de
me changer en pierre". À chaque décharge de parole, le tesson de verre
fait couler le sang du vitrier des jours et des nuits, qui sans
relâche, se remet à l'ouvrage.
Parent de la mer qui pourrait accomplir la toilette intime de
l'île-monde en mal d'avènement, le poète a désormais l'étroite
connaissance de ses lieux propres, "à la portée de tous / à la santé du
monde". Il faut aussi entendre dans ce dernier souhait ce que les
lettres haïtiennes rappellent avec insistance : une même déraison
guette les sociétés abasourdies.
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03.06.2008
Mon mal aviaire
Mon mal aviaire
Tous mes amis
Ne savent pas que j’ai la grippe
Cette chanson
Mon mal aviaire en temps d’oiseaux
Si je la chante
C’est pour livrer ma voix au vent
Je la reprends
Le cœur enroué de trop aimer
Je me fais tondre
Sous le gazon d’une voisine
Ma peur est bleue
Sous le ciel grand de mon pays
Regardez bien
ce qu’en a fait la fin du monde
Un mal aviaire
Seule la mer sait si je divague
Comme j’ai la grippe
Un grain de sel sous ma langue
Me donnera
Le gout entier de toute une vie
Le cœur enroué
Je chante faux pour ma voisine
Qui m’a tondu
La raison courte des cheveux
Tous mes amis
ne savent pas que j’ai la grippe
Cette chanson
Mon mal aviaire en temps d’oiseaux
james Noel
14:04 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

















