25/06/2012

Les mots de Dany Laferrière à propos de la revue IntranQu’îllités.

 

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Extrait de l’émission « Des kiwis et des hommes » du mardi 12 juin 2012 sur
Radio Canada 

 avec Dany Laferrière, Eloi Dion, Dorothy Alexandre et le groupe Bratsch

 

Dany Laferrière fait une introduction sur Jacques Stephen Alexis et lit la
lettre de Jacques Stephen Alexis adressé à sa fille Florence Alexis de Cuba
en 1955.

"Je n’aurai pas beaucoup de temps, hélas!

Pour continuer, du lointain où je me trouve, mon imprescriptible tâche
paternelle ...

Je puis te donner vois-tu, ma petite fille, quelque chose que je connais
bien, pour l’avoir éperdument cherché et trouvé, tout en continuant à le
chercher, c’est le sens de la pureté du cœur, de l’amour de la vie, de la
chaleur des hommes... Oui, j’ai toujours abordé la vie avec un cœur pur.

C’est simple vois-tu, Florence...

Et surtout... n’oublie jamais qu’un être humain ce n’est pas seulement des
bras, des jambes et des mains, c’est avant tout une intelligence. Je ne
voudrais pas que tu laisses dormir ton intelligence.

Quand on laisse dormir son intelligence elle se rouille, comme un clou, et
puis on est méchant sans le savoir..."

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Dany Laferrière explique : 

« J’ai eu l’occasion de rencontrer sa fille, Florence Alexis, récemment à
Bruxelles et à Saint-Malo qui m'a dit combien cette lettre l'avait marquée.
Cette lettre, écrite à cette petite fille de trois ans, a hanté sa vie. Elle
n’a fait que penser à ce clou, c’est-à-dire son intelligence, qui pourrait
se rouiller et qui pourrait finir par rouiller son cœur, c’est-à-dire
l’empêcher d’aimer.

Elle a été pour elle une sorte de chemin pour la vie.
 

Cette lettre a été publiée dans la revue IntranQu’îllités.

Revue publiée en Haïti par des écrivains haïtiens qui ont invités des
écrivains venant de partout pour participer au nouveau printemps de la
culture haïtienne après le séisme.

Il y a une sorte de gaïeté, une sorte de ferveur, une sorte de fiesta qui
annonce le renouveau du printemps de la culture haïtienne et qui dit tout
simplement qu’un peuple qui a produit quelqu’un comme Jacques Stephen Alexis
ne peut pas mourir. »


http://www.radio-canada.ca/emissions/des_kiwis_et_des_hom...
sp?idDoc=226680

29/01/2012

La Poésie comme un vertige



«Entre les mots et la phrase, le poète n'est pas un pont,
mais la chute oblique du corps, parachuté dans le risque »

James Noël, le "poète-vitrier", est loin d'être un inconnu pour qui s'intéresse à la poésie contemporaine...


kana sutraRévélé il y a six ans par son premier recueil : Poèmes à double tranchant/ Seul Le Baiser pour Muselière aux éditions Farandole, réédité chez le Chasseur Abstrait, il a ensuite publié deux recueils considérables : Le Sang Visible du Vitrier aux Éditions Vents d'Ailleurs et Les Poings chauffés à blanc aux Éditions Bruno Doucey. Les titres de ses recueils sont déjà un indice de la créativité de James Noël, de son sens de l'image et de cette faculté presque insolente à composer un univers sémantique singulier, qui opère par glissements de sens, par associations inédites et par contrastes. L'insolence dont nous parlons n'est évidement pas une désinvolture, encore moins une facilité, elle est cette conviction nécessaire à toute création authentique, cette façon d'avancer dans la phrase avec fougue et constance.

« Écrire suppose un sens poussé de la mort et une libido d'enfant de chœur pour parvenir à pencher son corps, à mettre ses cheveux dans le feu, rien que pour dévoiler, voire liquider sa pensée dans le froid du monde »

Kana Sutra, paru chez Vents d'Ailleurs, marque à la fois une continuité dans la démarche d'écriture du poète, tout en esquissant de nouveaux possibles, de nouvelles formes en gésine, que l'auteur haïtien déploie avec l'aisance d'un pécheur d'ombre en eaux troubles. Nous pourrions parler de la foisonnante littérature haïtienne, des hauts démiurges qui firent et font toujours la gloire de l'île, mais cela nous semble superfétatoire ; assigner une identité à un poète de la trempe de James Noël, c'est d'une certaine façon le circonscrire, l'enferrer dans un espace-temps que sa poésie ne cesse de faire voler en éclat.

« Rage des pôles. Moi, quand on me parle de sud, je perds le nord. »

James Noël est haïtien, son passeport le confirme, son accent aux reflets de cannes mûres ne le dément pas, mais le poète est un plieur de méridien, un mangeur de latitudes insatiable, un voyageur qui même immobile semble prêt à s'amarrer à des continents imaginaires. Kana Sutra est la somme poétique d'années d'errance consenties, de voyages autour du monde, de Nouvelle Calédonie aux montagnes d'Ardèche, comme le dit magnifiquement le poète, c'est : « le livre stable d'un intranqu'île »

« Chaque grain de sable a son étoile, toute voile est étrangère aux idées arrêtées des ports, des continents ».

James Noël peut dérouter, avec son lyrisme tout terrain, son style flamboyant de dandy de grand chemin et sa manière de se jouer de la langue française comme un contrebandier. Tant mieux. Il faut dérouter, dévier les trajectoires, ruer dans les brancards même, c'est une question de survie, une question générationnelle. Il s'agit pour la nouvelle génération de poètes d'expression française dont James Noël est l'un des indéniables fers de lance, d'affirmer que la flamme de la poésie n'est pas seulement une bougie d'apparat, un cierge de circonstance, mais qu'elle peut encore brûler, mettre les chairs à vif et embraser les cœurs.

« La poésie est une marée noire.

C'est par impossible divorce que des mains la prennent comme voile blanc de mariée »

Il y a dans Kana Sutra des passages pouvant s'apparenter à des aphorismes, des méditations sur le sens de l'écriture, sur la mort, sur l'amour. Pour les lecteurs attentifs de James Noël, ces incises en prose poétique intégrant une dimension philosophique ne sont pas nouveaux, mais dans Kana Sutra, ce besoin d'exprimer le monde se fait plus présent ; sans doute la chape grise des gravats, les linceuls par milliers que James Noel a vu après le séisme, peuvent expliquer cette intimation à témoigner, à prendre le temps d'extirper ce qui est de l'ordre de l'essentiel de ce qui s'effrite dans le vide…

Parfois en lisant les sentences poétiques du Kana Sutra l'on ne peut s'empêcher de penser à René Char. Comme chez l'auteur des Feuillets d'Hypnos, la vérité est d'abord la vérité du corps, de l'expérience, du vécu, à l'opposé d'une pensée péremptoire plaquée de force sur la vie. Chez James Noël, l'humour — qui reconnaissons le, n'est pas le fort de René Char — vient constamment taquiner la sagesse, chatouiller le menton de la mort elle-même. Ainsi ce poème remarquable « Repérez les toboggans » qui évoque dans sa terrible lucidité certains textes de Ghérasim Lucas :

« hôtesse

hôtesse

passez-moi ma langue colorée de perruche

hôtesse dites au pilote de ralentir vu que le grand froid qui est dehors

le grand froid de la mort

nous arrive jusqu'aux os »

Ghérasim Lucas, René Char... N'en déduisons pas que désormais James Noël joue dans la cour des grands, en réalité, cela fait longtemps qu'il a sauté le mur du préau et qu'il apprend à l'école de la poésie buissonnière. C'est sans doute ce qui déstabilise d'ailleurs à la lecture de ce recueil, cette impression de ne pouvoir rattacher la poésie de James Noël à aucune école, et pourtant d'avoir affaire à un érudit ayant digéré les grands textes du siècle. Il est cependant un auteur, outre Aimé Césaire, auquel James Noël rend hommage, en filigrane dans plusieurs textes du Kana Sutra, c'est Davertige, alias Villard Denis, peintre et poète haïtien, dont la violence et la grâce sont partagées par notre poète-vitrier. « Omabarigore » cette ville mystérieuse née de l'imaginaire de Davertige s'inscrit au fil des pages du "Kana Sutra" comme une cartographie secrète, l'Eldorado des poètes et des amants.

Pour clore le recueil James Noel nous offre un texte superbe, presque un livre dans le livre : Toutes ces villes qui se trompent de trottoir. Ce poème d'un seul souffle, bousculé par une langue chaotique et lumineuse, revient sur l'horreur du séisme et sur la vie après le désastre. Pas d'atermoiements, ni de sensibleries, les violons de James Noël sont crissants et rejettent « l'humanitaire comme un crime contre l'humanité ». Ce texte est un oratorio bouleversant qui semble signer la réconciliation d'un homme et d'une terre.

« Je viens de toutes les Afriques divisées.

Additionnées. Multipliées. Agglutinées »

L'Afrique pour la première fois apparaît dans un texte de l'auteur haïtien et c'est une Afrique plurielle, une multiplicité en devenir. Il faut souligner, enfin, la préface magistrale d'Ananda Devi et le travail soigné des éditions Vents d'Ailleurs dans le choix du papier et de la reliure.

Il est des ouvrages dont l'exigence constitue une objurgation à lire, autant qu'une invitation à rêver. Lire, cela peut paraître évident, en fait cela requiert une capacité à saisir au vol des nuées de signes, parfois contradictoires, souvent énigmatiques et à les déchiffrer avec la netteté d'une migration d'oiseaux dans un ciel de traine.

Kana Sutra est un livre important ; ne nous dispersons pas en superlatifs, un livre important est en soi un événement. L'importance de ce recueil ne se mesure pas à l'aune d'un prix le récompensant, ni à son tirage, ni au nombre d'exemplaire vendus — ces paramètres d'évaluations ne sont plus depuis longtemps ceux de la poésie — mais à la qualité intrinsèque de l'ouvrage, à son évidente beauté et à ce qu'il nous oblige à revoir nos critères littéraires, à les réévaluer.

Kana Sutra apporte la preuve tangible, sensible, que la poésie est indispensable au règne littéraire, comme nous dirions au règne animal ou végétal.

« Ma main a pris de la veine

sa proximité avec les mots

s'opère maintenant

par transfusion sanguine »


Julien Delmaire


texte d'abord paru dans la revue Cultures-sud

http://culturessud.com/contenu.php?id=568

02/01/2012

Kerouac dans mon rétroviseur.

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J’aime me définir comme un bourlingueur de nuit, mais à la vérité, il n’y a rien de plus faux. J’adore marcher, me promener les bras ballants avec les yeux projetés dans le vide comme en quête d’une idée fixe. Ce goût presque chronique, je dirais même anachronique du temps perdu, me pousse toujours à la recherche de quelque chose qui finalement aboutit à pas grand-chose, ou bien à rien tout simplement. Ce rien que je qualifierais de « fondamental » car, faisant partie de la matière première que j’expurge, pour l’enlever de son goudron, au terme de mes randonnées, me laissant par bon temps, l’inscription d’une phrase dans la paume comme une pièce de monnaie. Ce rien de rien que je m’évertue à convertir pour en faire un tout, peut-être un monde, en faire une ville, peut-être une rue, sur la page vide. Ah, combien faut-il de néants pour faire une vie? J’ai beau marcher la nuit, aller à la pèche aux étoiles pour ne rentrer même pas avec une paire de clignotants qu’un sourire de femme m’aurait proposés sous forme de fossettes entre les joues. De guerre lasse, j’enfile des colliers de nuits d’écriture que je passe au crible le lendemain, mais il n’en résulte que gribouillis et pattes sanglantes de mouches mortes. Que fera-t-on un jour de cette énorme littérature des ratures ? Ratures résultant des nuits blanches et qui font qu’un auteur encourt le risque de rentrer bredouille dans le petit jour, avec une météo personnelle, pour le moins nuageuse. J’ai derrière moi mon compte de ratures, reliquat de mes nuits de ratages qui me ramènent aujourd’hui à une simple sagesse vécue sous forme de pollutions nocturnes.


  Il a fallu sur mon chemin l’arrivée de Jack Kerouac pour me rendre à l'évidence qu’un auteur peut sortir et aller à toute allure, quitte à griller les feux rouges sur son passage, quitte à traverser la ligne blanche des sentiers battus pour frayer son roman-route et défrayer (pourquoi pas ?) la chronique du siècle.


  En me prêtant à l’exercice qui consiste à dévoiler le seul roman américain que j’emporterais dans une ville effondrée, j’apprends que le rouleau original de « Sur la route » vient de paraitre. Ah ! Qui l’eut dit, qu’un jour, il y aurait encore des lecteurs et des livres « quand tout le monde sera mort ». C’est entendu, les lecteurs ne font pas partie du monde, mais sont plutôt parachutés d’une autre planète qu’on appelle livre, je veux dire vivre. En tant que lecteur, je vois les deux versions de «Sur la route » comme deux occasions dépareillées pour effectuer invariablement le même voyage inter-galactique. Avec sur la route bis, roman kilométrique, Kerouac, transforme le livre en autoroute, « tout en s’accrochant avec l’énergie d’un gars qui bouffe du speed ».


   Il va falloir désormais que le lecteur apprenne à lire tout en tenant deux livres sur les cuisses. Avec les mots près du corps, à fleur de peau, on peut mieux capter les vibrations. Les chaos du dehors. Les échos du dedans. Sur la route, livre si différent de lui-même, tout en restant le même confusément. En me promenant au hasard des pages du roman « Sur la route » première version, je me retrouve tantôt auto-stoppeur, tantôt conducteur d’un train de phrase de la version dernière. Je passe d’un ailleurs à un exil. Je ne pars pas de mon exil d’ailleurs, quand de l’autre côté, sur la route, j’aperçois un dénommé Sal Paradise dans mon rétroviseur. Je me dis que peut-être, Cassady et Ginsberg ne sont pas loin. Longue vie à l’amitié absolue, celle que l'on entretient des fois avec soi-même et parfois avec son double.

 

                                                                                                 James Noël

                                                                                     (Vincennes, Août 2010)