02.01.2012

Kerouac dans mon rétroviseur.

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J’aime me définir comme un bourlingueur de nuit, mais à la vérité, il n’y a rien de plus faux. J’adore marcher, me promener les bras ballants avec les yeux projetés dans le vide comme en quête d’une idée fixe. Ce goût presque chronique, je dirais même anachronique du temps perdu, me pousse toujours à la recherche de quelque chose qui finalement aboutit à pas grand-chose, ou bien à rien tout simplement. Ce rien que je qualifierais de « fondamental » car, faisant partie de la matière première que j’expurge, pour l’enlever de son goudron, au terme de mes randonnées, me laissant par bon temps, l’inscription d’une phrase dans la paume comme une pièce de monnaie. Ce rien de rien que je m’évertue à convertir pour en faire un tout, peut-être un monde, en faire une ville, peut-être une rue, sur la page vide. Ah, combien faut-il de néants pour faire une vie? J’ai beau marcher la nuit, aller à la pèche aux étoiles pour ne rentrer même pas avec une paire de clignotants qu’un sourire de femme m’aurait proposés sous forme de fossettes entre les joues. De guerre lasse, j’enfile des colliers de nuits d’écriture que je passe au crible le lendemain, mais il n’en résulte que gribouillis et pattes sanglantes de mouches mortes. Que fera-t-on un jour de cette énorme littérature des ratures ? Ratures résultant des nuits blanches et qui font qu’un auteur encourt le risque de rentrer bredouille dans le petit jour, avec une météo personnelle, pour le moins nuageuse. J’ai derrière moi mon compte de ratures, reliquat de mes nuits de ratages qui me ramènent aujourd’hui à une simple sagesse vécue sous forme de pollutions nocturnes.


  Il a fallu sur mon chemin l’arrivée de Jack Kerouac pour me rendre à l'évidence qu’un auteur peut sortir et aller à toute allure, quitte à griller les feux rouges sur son passage, quitte à traverser la ligne blanche des sentiers battus pour frayer son roman-route et défrayer (pourquoi pas ?) la chronique du siècle.


  En me prêtant à l’exercice qui consiste à dévoiler le seul roman américain que j’emporterais dans une ville effondrée, j’apprends que le rouleau original de « Sur la route » vient de paraitre. Ah ! Qui l’eut dit, qu’un jour, il y aurait encore des lecteurs et des livres « quand tout le monde sera mort ». C’est entendu, les lecteurs ne font pas partie du monde, mais sont plutôt parachutés d’une autre planète qu’on appelle livre, je veux dire vivre. En tant que lecteur, je vois les deux versions de «Sur la route » comme deux occasions dépareillées pour effectuer invariablement le même voyage inter-galactique. Avec sur la route bis, roman kilométrique, Kerouac, transforme le livre en autoroute, « tout en s’accrochant avec l’énergie d’un gars qui bouffe du speed ».


   Il va falloir désormais que le lecteur apprenne à lire tout en tenant deux livres sur les cuisses. Avec les mots près du corps, à fleur de peau, on peut mieux capter les vibrations. Les chaos du dehors. Les échos du dedans. Sur la route, livre si différent de lui-même, tout en restant le même confusément. En me promenant au hasard des pages du roman « Sur la route » première version, je me retrouve tantôt auto-stoppeur, tantôt conducteur d’un train de phrase de la version dernière. Je passe d’un ailleurs à un exil. Je ne pars pas de mon exil d’ailleurs, quand de l’autre côté, sur la route, j’aperçois un dénommé Sal Paradise dans mon rétroviseur. Je me dis que peut-être, Cassady et Ginsberg ne sont pas loin. Longue vie à l’amitié absolue, celle que l'on entretient des fois avec soi-même et parfois avec son double.

 

                                                                                                 James Noël

                                                                                     (Vincennes, Août 2010)

10.12.2011

Passagers des vents


« Offrir l’hospitalité aux imaginaires du monde entier »

Haïti a toujours été une terre fertile où poussent des créateurs et créatrices s’enracinant dans le temps comme de grands arbres fruitiers. Afin de perpétuer cette richesse et ce grand bien parasismique qu’est la culture, celle qui fait que l’on ne se casse pas sous les décombres de l’ignorance, nous de l’association « Passagers des vents », croyons à l’urgente nécessité de monter un programme de résidences littéraires et artistiques en Haïti, qui prendrait racine dans la commune de Port-Salut. Bénéficiant d’un cadre privilégié, cette initiative sera aussi un moyen efficace pour inscrire la vitalité créatrice haïtienne au cœur du mouvement et des palpitations du monde.

Manifester l’hospitalité littéraire et artistique à des voix issues de différents imaginaires, ne saurait que nous élever et nous conduire vers d’autres  déploiements. Haïti, en dépit de ses failles et de ses faillites politiques, demeure paradoxalement un cas exceptionnel, « un hapax historique, une nation culturelle », tel le nomme l’écrivain franco-haïtien René Depestre. D’où la nécessité de placer au centre de nos préoccupations les bases pour accueillir un foyer multidisciplinaire, avec des écrivains, des peintres, des musiciens qui seront en lien étroit avec la population et les différents acteurs de la vie artistique haïtienne.  Ce n’est pas sans raison que cette phrase de Madame Irina Bokova, Directrice générale de l'UNESCO, provoque plein écho à nos envies incassables de rendre le rêve tangible : « La culture doit être la norme parasismique de la reconstruction ».

Lors de l’inauguration de Passagers des Vents en avril 2011, une équipe de France Télévision mené par Christian Tortel a réalisé un documentaire : Haïti, Pays rêvé, Pays réel http://www.francetv.fr/culturebox/haiti-pays-reel-pays-re...

En décembre 2011, Passagers des Vents accueillera
Wilfried N’Sondé - chanteur, compositeur et écrivain
Pia Petersen  - écrivain
Makenzy Orcel  - poète et romancier
Tamara Suffren  - Chanteuse

En janvier 2012, Passagers des Vents accueillera
Yahia Belaskri - journaliste et romancier
Francesco Gattoni  - photographe
Julien Delmaire - poète et slammeur
Passagers de passage
Georges Castera  - poète, écrivain
Paolo Woods - photographe

James Noël: une poésie insolente, incessante et solaire

 

Haïti: James Noel est né le 17 mars 1978 à Hinche. Il a donc 33 ans aujourd'hui, mais le temps refuse d'imprimer sa marque sur son corps et son visage qui ressemblent encore un peu à ceux d'un adolescent. Il n'y a pas très longtemps, James me confiait que la nature lui jouait un mauvais tour, car avec sa tête de jeune bohème on ne le prenait pas très au sérieux dans certains milieux.

Fils d'une famille nombreuse, il connaît avec ses frères et soeurs une enfance nomade, dans le sillage d'une mère institutrice et femme d'affaires. Ses études primaires et secondaires sont éparpillées dans une quinzaine d'établissements scolaires. Après le cycle classique, on le retrouve un temps s'initiant à l'ethnologie, puis suivant des cours d'art dramatique au Petit Conservatoire de Daniel Marcelin et des cours d'histoire de l'art à l'Institut français d'Haïti.

Tranquillement, James affûte ses armes de poète. Il prend de l'expérience et de l'assurance en participant à des ouvrages et des publications collectifs, en animant des ateliers d'écriture, en rencontrant d'autres poètes et écrivains d'ici et d'ailleurs, en se frottant à d'autres imaginaires. Tout est pour lui prétexte à la poésie : quelques amis réunis, un verre de rhum sur glace, une guitare, le clin d'oeil complice de quelques étoiles dans un merveilleux ciel caraïbe.

Mais l'année 2005 semble être une année décisive pour l'émergence du poète. On le retrouve en Guadeloupe à un stage d'écriture théâtrale. Il travaille également en France métropolitaine dans une maison d'édition. C'est aussi en cette année 2005 que le premier recueil de James, « Poèmes à double tranchant/Seul le baiser pour muselière », paru à Port-au-Prince aux éditions Farandole, est finaliste du Grand Prix des Amériques insulaires de Ouessant, en France. Dans la préface de ce recueil, Franck Etienne dira : « Aucune approche critique et nulle raison explicative susceptible de justifier mes émotions et mon aval spontané, hormis la profonde certitude que les Poèmes à double tranchant portent la sève inaugurale de l'aube future, le sel miraculeux d'une aventure poétique féconde ». Paroles prémonitoires d'une aventure poétique féconde que James poursuit depuis avec l'ardeur, la générosité et l'enthousiasme qui sont sa marque personnelle.

Toujours au cours de cette année charnière 2005, un documentaire intitulé : James Noel, le poète des métaphores, réalisé par Jean Jeudy Arisma, est diffusé sur Télémax. Dominique Battravile et Kendy Vérilus s'inspirent à leur tour du poème « Bon nouvèl » de James pour réaliser un court métrage appelé « La danse des pieds ». Toujours en 2005, James Noël figure sur la liste des quatorze auteurs émergents de littérature du sud qui sont sélectionnés dans le numéro 158 de la revue française Notre Librairie.

Et depuis, James poursuit sa trajectoire essentiellement poétique, avançant, comme il le dit lui-même, plus léger que le papier sur lequel il laisse des traces incandescentes. Il est souvent invité comme écrivain d'honneur en résidence d'écriture ( Nouvelle-Calédonie, France, etc)

Ses textes sont mis en musique par Wooly Saint-louis, Robenson Auguste, mis en bouche par Pierre Brisson et par le célèbre chanteur et performeur Arthur H, dans son spectacle intitulé L'OR NOIR (monté avec, entre autres, des textes de Césaire, Glissant, Desportes, Laferrière, etc.)

Disponible sur le site Île en Île et hébergé par le site de TV 5 Monde, son dossier est la première d'une série sur la littérature haïtienne, visité par plus de 45 000 professeurs de français à travers le monde.

James compte aujourd'hui une bibliographie importante dont les principales oeuvres sont :
• Poèmes à double tranchant / Seul le baiser pour muselière. Port-au-Prince: Farandole, 2005; réédition: Le Chasseur Abstrait, 2009.
• Le Sang visible du vitrier.Port-au-Prince: Farandole, 2006; Montréal: CIDIHCA, 2007; réédition augmentée, La Roque d'Anthéron: Vents d'Ailleurs, 2009.
• Bon Nouvèl. Port-au-Prince: Kopivit-L'Action Sociale, 2009.
• Kabòn 47. Port-au-Prince: Kopivit-L'Action Sociale, 2009.
• Quelques poèmes et des poussières (avec Vingt-cinq poèmes avant le jour, de Dominique Maurizi). Rectoverso. Paris: Albertine, 2009.
• Des poings chauffés à blanc. Paris: Bruno Doucey / Montréal: Noroît, 2010.
• Kana Sutra. La Roque d'Anthéron: Vents d'Ailleurs, 2011.
De même, il a déjà à son actif une moisson de prix et de distinctions littéraires qui, au-delà d'être des récompenses personnelles méritées, inscrivent la jeune poésie haïtienne dans les annales poétiques universelles du XXIème siècle. Nous citons :
• 2007 Artiste en résidence pour le festival Rumeurs urbaines (Paris).
• 2007 Mention spéciale du jury, Prix de poésie des Écrivains français d'Amérique, pour Le Sang visible du vitrier.
• 2008 Prix Fetkann (poésie), pour Le Sang visible du vitrier.
• 2009 Bourse d'écriture du Conseil Régional de L'Île-de-France (janvier-novembre)
• 2009 Bourse d'écriture de six semaines, invité par la Maison du Livre de la

  • 2010 Bourse d'écriture à Vincennes, dans le cadre du Festival América (août-décembre).
• 2012-13 Pensionnaire de la Villa Médicis à Rome.
James Noël est aussi l'initiateur, avec Pascale Monnin, de « Passagers des Vents », première structure de résidence artistique et littéraire en Haïti, créée dans le but d'offrir l'hospitalité aux imaginaires du monde entier.

J'ai le grand plaisir de vous présenter ce soir un poète qui a pour domicile fixe l'outrance, une outrance dont vous bombarde avec son sourire désarmant. Mais méfiez-vous du sourire de James, ce sourire qui habite un corps qui refuse de « devenir grand ». Un sourire à double tranchant.

... prenez garde de ce feu vert / puisque moi-même / dévot du feu qui me dévore

James m'a fait un mail pour me demander de le présenter ce soir, car, m'a-t-il dit, tu connais mes « mouvements et mes sables mouvants ». Comment résister à une telle invitation ? En m'écrivant cela, il m'a donné carte blanche pour me risquer dans ses sables mouvants d'où émerge une poésie insolente, incessante et solaire. Une poésie du sang et des sens : j'ai le sang écorché de l'écorce / renaissant de la dernière hache / sang brûlé du désir des feux rouges / sang arrêté en pleine rue / sous le coup de sifflet des sens.

Ma première rencontre avec James eut lieu, en cette féconde année 2005, à un Vendredi littéraire de l'université Caraïbe. Wouly Saint-Louis chantait en s'accompagnant de sa guitare et, à un moment de son récital, il interpréta Bon nouvèl de James. Le temps s'arrêta un moment et j'ai encore en mémoire cette sorte d'enchantement qui figea la petite assistance quand Wouly égrena les dernières notes de sa chanson. Je voulus tout de suite connaître l'auteur de ce poème. Et on me présenta James, souriant, le verbe saccadé, un peu gauche dans son allure d'éternel adolescent marqueur de mots sublimes. Et depuis, nous partageons une amitié que le temps ne démentit pas.

James écrit des vers qui sortent des sables mouvants de l'existence et les projette sur l'avenir. Ordonnant aux mots de donner la vie par le pouvoir de l'incantation à tous ceux qui peuvent sentir le parfum d'un miracle, à tous ceux qui peuvent puiser des rêves à la naissance des paroles, et ainsi effleurer l'éternité. Car le poète est un passeur. Il nous signale que la poésie est là, lovée dans la matrice des choses, et qu'il suffit de changer de perspective pour la toucher.

« Tout est porte / il suffit de la légère pression d'une pensée », rappelle le grand Octavio Paz.

Je me souviens aussi qu'une fois, après avoir fait une lecture de nouveaux poèmes que James m'avaient envoyés par courriel, le mot « silex » m'est venu spontanément à l'esprit. Silex, une pierre plusieurs fois millénaire, qui porte en elle le secret du feu. J'ai senti l'étincelle de sa poésie et cette sensation m'est restée quelques jours dans le corps et l'esprit. C'est cette même sensation qu'a ressentie Julien Delmaire et qu'il traduit ainsi dans sa note de lecture sur Kana Sutra, le dernier recueil en date de James : « James Noël peut dérouter, avec son lyrisme tout-terrain, son style flamboyant de dandy de grand chemin et sa manière de se jouer de la langue française comme un contrebandier. Tant mieux. Il faut dérouter, dévier les trajectoires, ruer dans les brancards même; c'est une question de survie, une question générationnelle. Il s'agit pour la nouvelle génération de poètes d'expression française, dont James Noël est l'un des indéniables fers de lance, d'affirmer que la flamme de la poésie n'est pas seulement une bougie d'apparat, un cierge de circonstance, mais qu'elle peut encore brûler, mettre les chairs à vif et embraser les coeurs. »
Cette présentation brève ne m'offre ni le lieu ni le temps de me plonger en profondeur dans les sables mouvants de James. Dans les cycles de ses amours, de ses espoirs, de ses défaites et de ses joies qu'il nous offre en partage, le coeur sur la main. Mais l'itinéraire poétique du jeune poète à ce jour est fascinant à plus d'un titre et c'est en retenant mon souffle que je suis entrée avec lui dans le cycle du visage : « Pour la première fois de ma vie, je suis entré dans le cycle du visage. Je suis arrivé de profil dans le cycle de ton visage, pour verrouiller mes idées fixes à double tour dans le doute qui te fonde ».

« Transparence, ronde et souple l'idée même de la transparence. Pour mes mains, souple et ronde demeure l'argileuse idée qui modèle tes seins. Comme des chiens de conquérants parachutés des Indes premières, tes seins dressés comme des chiens en chaleur pour la morsure. Mes mains partent, mains dans les poches et en sortent blessées, par les pointes affûtées, de ton absence qui circule partout, en fille d'époque, avec les seins bien en avant pour troubler les voitures passant sans pare-brise dans leur excès de vitesse vers des télescopages renouvelables. »

James Noël écrit une poésie à laquelle on revient. Une poésie qui étonne à chaque fois parce que s'arc-boutant contre l'ennui, l'oubli d'aimer et l'aveuglement. Puissions-nous avoir la chance de l'entendre longtemps encore nous dire les cycles de l'existence!

 
 

kettly Mars

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