07.02.2010

«Quelques mots lâchés en catastrophe»


«Quelques mots lâchés en catastrophe»
Par James Noël (Écrivain)

Ici, la mort saccage abondamment. Nous pleurons nos morts sans plus disposer d'une seule goutte de larme dans le corps. Plus de dix jours après le drame, les rues sont dégagées de leurs montagnes de cadavres. Les familles qui ont découvert leurs morts les enterrent sans perdre de temps dans leur cour, question d'éviter la fosse commune. Ces morts-là ne sont pas encore déclarés. De toutes les victimes de cette fin du monde sur mesure, en saura-t-on jamais le nombre un jour ?


Les rues sont déblayées, mais les ruines mangent tout l'espace, faudrait attendre encore des semaines, voire plusieurs mois pour débarrasser la cité de tous ces bâtiments brisés, de toutes ces vies cassées en bloc sous les décombres.

Ces derniers jours à Port-au-Prince, après le séisme assassin-démolisseur de magnitude 7, les habitants se réveillent, pour ceux qui arrivent à dormir, avec le saisissement d'être authentiquement vivants. Les questions d'urgence se posent lors des retrouvailles... « Est-ce qu'un tel ou une telle a survécu ou pas ?» Si la personne a survécu, ça provoque un soulagement, sinon on accepte sans mot dire.

Plus de dix jours après, et je suis sûr que ça va me coûter la vie entière, cette tristesse insoutenable, cette perte capitale que celle d'une ville, avec ses palais et ses élus. Ses églises et ses dieux. Tous les lieux symboliques ont coulé bas (bibliothèques, musées, écoles publiques et privées). Que reste-t-il quand tout s'effondre ? Une foule éperdue qui ne sait plus sur quel pied danser. Des artistes peut-être. Des citadelles de douleur sûrement. Des rêves de tombeaux munis de masques à oxygène pour accueillir nos morts dans une éternité plus respirable.

***

Hier mes frères sont venus me rendre visite, m'apportant des provisions de nourritures en provenance de Hinche, où toute ma famille s'est entassée dans la maison maternelle. Il paraît que cette ville n'a pas du tout  été touchée, pas un seul mort, pas un blessé. Donc ma sœur sinistrée du côté de Canapé-vert, à Port-au-Prince, a pris ses jambes à son cou avec son mari  et ses quatre enfants pour se réfugier avec les autres membres de la famille sous le toit maternel. Un rêve que ma mère chérissait depuis toujours, celui de rassembler en même temps ses enfants et ses petits-enfants. Elle envoie mes frères comme messagers pour me convaincre de revenir sans délai avec ma compagne et ma petite fille. Les sismologues prétendent que cette ville, par sa position géographique, serait toujours épargnée au cas d'un éventuel séisme.

Mes frères se lamentent, on n'a toujours pas de nouvelle de Blanc, notre cousin. Ce dernier, je présume, doit être porté disparu, j'en connais beaucoup de cet ordre-là, dont jamais on ne saura comment faire le deuil. C'est le cas de l'amoureux de Sergine, Gérard Le Chevallier, un magnifique salvadorien passionné d'Haïti. Il venait d'inscrire sur sa peau un tatouage de la terrible déesse Erzulie Dantor. Les secouristes n'ont pas encore repéré Le Chevallier qui était l'une des éminences grises de la mission onusienne perdue sous les décombre de l'hôtel Christopher. Mes frères ajoutent d'autres noms propres dans mon carnet de nécrologie intime : Samanta, Liline, ainsi que l'épouse toute neuve du fils aîné de mon parrain.


Je n'arrive pas à me consoler pour  l'ami Axel, ce père de famille quadragénaire qui remuait ciel et terre pour élever dans la dignité ses trois enfants, tous péris sous les décombres de sa maison à la rue Chrétien. Comment dormir sinistré avec autant de morts issus d'une même famille ?

Je pense à mon ami, l'écrivain Georges Anglade, tué  avec sa femme Mireille par le séisme. La veille, il m'avait adressé un beau courrier rayonnant de mille feux, pour saluer en même temps  mon retour en Haïti et la naissance de ma fille. On se promettait de trinquer nos verres à la soirée d'ouverture du festival Etonnant voyageur qui devait débuter le lendemain, mais la fête des voyageurs étonnés n'aura pas lieu en ce maudit soir du douze janvier, car Port-au-prince était déjà une ville au soir de sa vie. Définitivement trop triste, la date du douze janvier. Douze comme si toutes les heures pleuraient en même temps la perte sèche de toutes ces vies.

Que dire de la ville de Léogane ? De la ville de Jacmel ? Détruites comme des châteaux de cartes. Quelqu'un nous a appelés le lendemain pour nous apprendre que la mer de Jacmel était partie. Il y voyait des poissons morts plongés dans un fond sec. Nous craignions tous un retour en force de cette mer, le risque du tsunami, mais ce phénomène redoutable a dû se rendre compte qu'il était déjà passé par là et a laissé tomber le projet de revenir avec bruits et fureurs.

L'après tremblement de terre est une réalité, une expérience hors norme à laquelle les Haïtiens doivent faire face avec beaucoup de fiel, pour se remettre debout, beaucoup de transcendance et de force intérieure pour se remettre et réapprendre à marcher. Je pense comme à un film d'horreur aux 200.000 blessés dont, pour la plupart, les médecins ont dû, pour faire court, enlever un bras, ou amputer une jambe. Serait-il trop tôt pour s'apitoyer devant le sombre tableau de tout un peuple d'éclopés, de veuves et d'orphelins, sans compter son lot des détraqués ? Pensons à la profondeur du trauma et à toutes les folies inédites que nos pauvres têtes vont devoir encaisser.

***

Nous ne sommes pas à notre première fin du monde en Haïti.

L'année 2004 c'était hier, date marquant le bicentenaire de la république d'Haïti, mais la fête n'a pas eu lieu. Allez savoir pourquoi ? Une bonne occasion pour réveiller les fantômes parlants et pour ouvrir la boîte de Pandore. Une bonne occasion aussi pour la presse occidentale d'en finir avec les clichés, de cesser d'être des ruminants d'un bricolage d'histoire, monté de toutes pièces, raconté pour elle et par elle-même.

Lors de cette fameuse année 2004, le monde a retenu de nous l'image négative d'un peuple de barbares s'entredéchirant deux cents ans après une révolution. Lors de cette même année, une tempête surnommée Jeanne la tueuse a fait plus de trois mille morts dans la cité des Gonaïves. Le monde entier a dû retourner les projecteurs sur le pays. Des centaines de millions de dollars  ont été promis. Des dizaines de millions ont été volatilisés avant même d'arriver dans la ville inondée. La presse internationale avait une folle compassion pour nous, mais le coup de théâtre s'est produit avec le Tsunami, qui nous a volé le rôle de triste vedette sur la scène internationale. Et Haïti s'est remis de plus belle à hurler sans témoins, à pleurer dans sa solitude.

Cétait hier encore, en 2008, on s'en souvient, quatre tempêtes, phénomène rares dans la littérature météorologique haïtienne, ont frappé coup sur coup le pays. Les journalistes de l'univers s'excitaient pour nous une fois de plus, mais la crise économique mondiale nous a pris par derrière. Dans cet univers en banqueroute, il était devenu presqu'impudique de crier au-secours.

Maintenant voici qu'arrive un séisme de magnitude 7.3, ce qui ne rentre pas du tout dans les habitudes du sol haïtien. Ce tremblement de notre tiers d'île qui a provoqué un tressaillement mondial est un test brutal pour nous les Haïtiens et un grand cri d'alerte pour le monde. Au plus fort de ces manifestations de solidarité planétaire, Haïti sera-t-elle encore blackboulée par une autre catastrophe qui pourrait survenir dans n'importe quel coin du globe, replaçant le pays derrières ses barreaux familiers et l'oubli coutumier ?

James Noël, écrivain haïtien.
Port-au-Prince
24 janvier 2010

paru dans le Nouvel Obs

29.09.2009

Les Infos.

engroupe.JPGsalon du livre en Nouvelle-Calédonie

James Noël, une fête de la poésie

Avec sa voix au timbre envoûtant et son physique avantageux, le jeune poète haïtien James Noël, a illuminé les lectures dans les cafés littéraires, dédiés à la poésie vespérale, ainsi que le regard des femmes présentes. Comme il aime à le préciser « je respire en Haiti et suis basé à Paris ». S’il est enraciné tel un banian dans la terre haïtienne, son ouverture cosmique est aussi touffue que la ramure tous azimuts du gros arbre. La nécessité physique d’expression tenaille ce trentenaire depuis tout jeune et « les mots, qui ne chôment pas plus que lui, tirent par la manche ce paresseux toujours actif ». La vie dans toutes ses dimensions humaines est récurrentes dans ces vers libres, reconstruisant un monde meilleur. La poésie du corps féminin fait vibrer en lui des cordes musicales, le transformant souvent en parolier de chansons, et l’image de cinéma le transcende aussi. Son statut reconnu de poète le porte de résidence d’écriture en plateaux de tournages et sa plume s’envole dans la voix de ses amis chanteurs. La sensualité, la violence, alliées à la tendresse et à la générosité imprégnant ses mots, n’ont pas échappé à Gilles Colleu qui a initié (quasiment)une collection poésie  dans sa maison d’étiotions « Vents d’ailleurs ». Chaudement recommandé par Gary Victor ( un romancier maison avec entre autres- Les cloches de la Brésilienne), un recueil –déjà plublié/épuisé au Québec et portés par ces « vents » - a donc vu le jour dans une nouvelle version remaniée. Son nom de baptème : « Le sang visible du vitrier » . Transparence quand tu nous tiens !

Roland Rossero

10.05.2009

Cahier Haiti

Une anthologie pour déterritorialiser et décomplexer…

par James Noël et Rodney Saint-Éloi

La nouvelle anthologie de poésie haitienne, appelé "Cahier-Haiti", parue chez “Le Chasseur Abstrait" a été présentée au grand salon du livre en mars denier à Paris, où elle a eu un succès indéniable. Cette vaste publication, considérée par plus d’uns comme une mine d’or de la littérature haitienne contemporaine a eu comme maitre-d’oeuvre, le poète Fred Edson et James Noël. Appréciez la Postface de ce dernier, écrite avec la complicité du poète-éditeur Rodney Saint-Eloi.

« Fondamentalement, la vie est tension »
Frankétienne

Cette anthologie a cela de très particulier en ce qu’elle rassemble à la fois un certain nombre de peintres et un nombre certain de poètes. Une union libre étalée sur plus de six cents pages, avec une soixantaine d’artistes parachutés de trois générations différentes. Une tentative de concilier aujourd’hui deux formes d’art, qui étaient pourtant si liées.
On se rappelle au début du Centre d’Art en Haïti dans les années quarante la cohabitation entre peintres et auteurs. Les deux écritures se recoupaient, les imaginaires aussi. Et les premiers critiques n’étaient ni chirurgiens ni marchands, ils cherchaient en dessous des formes et des couleurs l’audace de la représentation.

Les créateurs de ce Cahier ne résident pas tous au pays natal. Question de déterritorialiser. De situer Haïti au coeur du monde et de la diversité. Une manière de répondre présent au combat du monde. De dire non surtout à l’indigénisme et au noirisme bon marché qui ont perverti les imaginaires. Nombre de ces auteurs habitent en France, résident au Canada ou encore aux États-Unis, et pour rendre finalement le rapport de cet atlas littéraire éclaté, le grand nombre habite en Haïti, y professe au jour le jour le métier de peintre et / ou de poète, dans la fragilité d’un pays aux rêves inondés.

Le mode d’emploi pour une telle anthologie nous semble simple : laisser ouvertes les fenêtres, tendre la main et le coeur aux autres, aller lentement à l’intérieur de la chose poétique, lutter contre la censure, sortir du cercle de la punition et de la récompense, être tout simplement en marge des chemins des notables qui voient toujours de travers et qui pensent toujours trop en rond. Cette anthologie est en ce sens atypique. Il n’y a ni ayants droit, ni experts, ni tyrans démoniaques, ni démolisseurs patentés. On y retrouve seulement des gens qui dérident les mots et les couleurs, qui contraignent le soleil à rester debout dans l’horizon troué et qui poursuivent un impossible rêve.

Le pari dans cette anthologie est qu’il y a des dizaines de jeunes qui sont ici à leur première publication… qui écrivent ou qui rêvent de ces pages. Et voici, ces pages sont noircies à l’encre du poème. Est-ce une bonne chose cette manière de décloisonner, de donner à ces jeunes gens avides de pain, d’eau et de mots ces quelques pages ? Quel sens peut donc avoir cette ouverture poétique, qui fait des mots et des formes une aventure inconnue, dans ce pays où d’ordinaire, on est écrivain en famille comme on accueille un héritage. Peut-être que certains d’entre eux ne dépasseront pas cette publication. Peut-être aussi que c’est la figure de Legba qui vient sauter les barrières dans ce pays qui avance d’une exclusion à une autre.

C’est en fait l’objet même de cette anthologie de brandir les armes miraculeuses de la colère
De donner voix et corps à ces jeunes affamés de l’espoir
D’incendier les citadelles de l’ennui et de la bêtise
De dire oui à l’ensemencement de la colère
D’apprendre à regarder demain avec dans les yeux mille soleils cannibales.

Certes, outre le décloisonnement et la déterritorialisation, ce qui particularise ce collectif est la colère qui travaille les textes et ces toiles de la troisième génération, et qui affirme, exprime, étale au grand jour un univers vivant, sous les décombres d’un pays sinistré. Et cette parole de révolte, d’espoir, d’amour, de bonheur trahi, espéré, reporté fait que l’on perçoit à travers ces bouts de phrases trop hachées, ces émotions qui enivrent comme un bon coup de rhum, et ces douleurs absolues comme si à l’autre bout du combat, l’espoir était l’unique rendez-vous.

Voici une anthologie qui dit la vigilance et la révolte…

Voici une anthologie qui ramasse les cris des fils et des filles d’une nation.

Voici une anthologie qui rassemble le grand cri des orphelins. De ces fils et filles illégitimes de la nation qui crient leur grand cri comme un grand boucan de ferveur pour dire merde aux bien-pensants, et pour refuser l’héritage, et pour signifier la solitude immense d’être des fils sans passé, et pour marquer la rupture : les aînés sont bel et bien morts au miroir de leur confortable pustule de honte et de misère. Ces jeunes qui ont appris sans savoir comment à dormir les poings fermés, avec les vers de Césaire se sont réveillés en criant : « Mon nom : offensé ; mon prénom : humilié ; mon état : révolté ; mon âge : l’âge de la pierre. »

Voici une parole inhabituelle qui crache comme un volcan et qui traverse le monde pour refuser la mort. Jamais dans cette littérature, un seul ouvrage n’a réuni autant de naissances que celui-ci. Naissances qui restaient en veille ou demeuraient latentes jusqu’à hier, s’affirment aujourd’hui comme des bombes à retardement. Une explosion massive de sang neuf dans le corps des textes, un boucan d’artifices dans la nuit poétique.
En cet âge triste composé d’assis et de poètes à gage, quoi de plus heureux qu’une arrivée en foule, de femmes et d’hommes aux mains libres.



Génération 1 - Années 20-40 : René Depestre - Anthony Phelps – Franketienne -Georges Castera-- Jean Métellus - Claude C. Pierre - Émilie Franz - Gary Klang - Jacques Ravix - Josaphat Robert Large - Jean Saint-Vil-Syto Cavé - Tomy M-Day - Marie Alice Théard - ; Génération 2 - Années 50-60 :Joel Desrosiers, Robert Berrouet Oriol, Michèle Voltaire Marcelin - Elsie Suréna -Saint John Khauss- Jean François dit Avin ou A20 - Paul Harry Laurent - Frantz Dominique Batraville - Max Freesney Pierre - Jean Dany Joachim - Marc Exavier - Rodney Saint-Éloi - Pradel Henriquez - Jean Armoce Dugé - Élodie Barthélemy - Alex Laguerre - Mathurin Rodolphe - Hugues Berthin Férol -
Génération 3 - Années 70-80 : Emmelie Prophète - André Fouad - - Guy Junior Régis - Pierre Pascal Merisier dit Pasko -Kerline Devise Jean Marc Voltaire - Patrick Louis dit Kanga - Pierre Moïse Célestin - Joseph Edgard Célestin - Pierre James - Jean Pierre Jacques Adler - Antoine-Hubert Louis - Josenti Larochelle dit Mistè Tchik - James Noël - Damas Porcena dit Damson - Kevens Prévaris - Walner O. Régistre dit Doc Wor - Jonel Juste - Jean François Toussaint - Jean Emmanuel Jacquet - Angie Fontaine - Makenzy Orcel - Fred Edson Lafortune - Duckens Charitable dit Duccha - Coutechève Lavoie Aupont - Jean Venel Casseus - Mlikadol’s Mentor dit Nadol’s Réginald Jean-Louis-Dovilas Anderson--- Romilly Emmanuel Saint-Hilaire - Jean Davidson Gilot. - Postface de Rodney Saint-Éloi et James Noël.